dimanche 8 mars 2015

eBooks en France: Maximus delirium

Résumé de l'épisode précédent (la liberté de lire en illimité est attaquée):

  • En France le livre numérique est considéré comme un produit similaire au livre papier. Le format véhicule de deux façons différentes l'oeuvre de l'auteur. Le prix du livre est fixé par l'éditeur et est unique pour le livre papier et le livre numérique (loi de 2011).
  • Depuis 3 ans, la TVA d'un livre numérique est donc de 5,5%, égale à celle du livre papier, sinon l'axiome précédent s'effondre.
  • Un service de lecture illimitée de livres numériques comme ceux d'AmazonYouboox, ou YouScribe, est illégal. Puisque cela reviendrait a laisser fixer le prix par quelqu'un d'autre que les éditeurs (Amazon, Youboox ou Youscribe en l'occurence) ce qui n'est pas prévu par la loi de 2011.
On est déjà dans un petit délire quand on mesure l'enrichissement au livre papier qui peut être apporté par un livre numérique (vidéos, commentaires, moteur de recherche...), mais disons que ça se tient. En tout cas, c'est légal, car nos députés n'ont vraisemblablement pas mesuré les impacts de la loi qu'ils ont voté.

Cette semaine, l'Union Européenne amène sa vision dans ce débat franco-français. Un débat franco-français car aux Etats-Unis et dans plusieurs pays européens, le livre numérique est bien vu comme quelque chose de différent du livre papier.

La Cour Européenne de Justice de l'Union Européenne, a donc rendu son arrêt. La TVA réduite de 5,5% ne peut être conservée en France pour les livres électroniques car un livre électronique est bien un service et non un livre. Or la TVA des services est de 20% et non de 5,5%. Cassant donc par deux fois, l'égalité française entre le livre papier et livre numérique (concept et TVA). Le SNE - Syndicat National des Editeurs - se trouve pris a son propre piège en nous faisant prendre des vessies pour des lanternes.

La conséquence c'est que le livre numérique va donc se retrouver plus cher pour le consommateur que le livre papier. Le délire est maintenant maximum quand on connait la réalité des coûts du numérique par rapport a son support physique.

Alors le SNE essaye de riposter... en s'enfermant encore plus dans sa contradiction et en voulant conserver la TVA à 5,5%.


 
Le SNE a lancé cette semaine une campagne sur les réseaux sociaux, en détournant le génie de Magritte, artiste dont le pays la Belgique fait pourtant bien la différence entre un livre papier et un livre numérique. L'idée est de demander aux internautes d'envoyer des tweets avec des photos d'objets et le hashtag #ThatIsNotABook, par référence au tableau de Magritte, "Ceci n'est pas une pipe". Ou de supporter le hashtag #ThatIsABook en photographiant ses livres, y compris numériques.

GreenSI ne tombera pas dans le panneau. D'ailleurs les premiers résultats de la campagne montrent que les internautes non plus, avec a peine 324 tweets depuis 5 jours, malgré la mobilisation de quelques pointures de Twitter comme @kriissis.

Car finalement, le SNE, au nom de la défense des éditeurs de livres papiers, s'est emparé d'un concept, le livre numérique, beaucoup plus riche que ce que ce que les éditeurs savent en exploiter.

Et au nom de la protection du dernier prix Goncourt, c'est bien le livre scolaire et d'autres formes de transmission de savoir ou de loisirs par le livre numérique que l'on verrouille.

La loi s'est emparée de ce concept et a nivelé ses possibilités par le bas. Pour s'aligner sur les positions défendues par le SNE, lui même se revendiquant de reprendre les positions des auteurs... qui pourtant ne sont pas tous de cet avis. Tout cela sans voir le potentiel du livre numérique, si on oublie le dernier Goncourt, pour la culture et la diffusion des savoirs.

Revenons a ce tableau de Magritte. Il signifie qu'il ne faut pas confondre la chose et son concept. Et visiblement c'est dans ce piège que le SNE est tombé en confondant le livre numérique sur tablette, reflet de l'ouvrage papier (et surtout de ses droits d'auteurs perçus par les éditeurs), et le concept de livre numérique beaucoup plus riche.  

Donc non, Mesdames et Messieurs du SNE, un livre numérique n'est pas un livre. C'est beaucoup plus qu'un livre!

Un livre numérique c'est un "cloud", un espace de stockage personnel accessible de partout, dont je peux garder en local une image réduite pour lire dans le train ou l'avion quand il n'y a pas de réseau (et demain ce ne sera d'ailleurs même plus nécessaire).

Un livre numérique c'est un "cloud" accessible à l'aide d'un terminal qui aujourd'hui est une tablette ou une liseuse, mais peut être n'importe quel objet connecté a Internet. Le limiter à une autre forme du livre papier restreint le champ des innovations. Je peux aussi avec le temps changer de support tout en retrouvant tous mes livres numériques déjà achetés dans mon "cloud". Et ce que veulent les lecteurs et ce qui devrait être la bataille du SNE, c'est de ne pas avoir de cadenas (DRM) spécifiques à chaque plateforme, pour que celui qui a acheté un livre sur une plateforme puisse aussi le lire sur une autre plateforme. Le syndicat allemand des éditeurs est déjà dans cette bataille pour la suppression des DRM.

Un livre numérique c'est une bataille contre un handicap: la cécité. Depuis le lancement du premier Kindle, les personnes malvoyantes, les dyslexiques qui ont du mal a déchiffrer ou tout ceux qui préfèrent écouter un livre, peuvent se le faire lire par la voix synthétique de la tablette. Pourquoi réinventer le braille sur une tablette alors qu'il suffit que la tablette lise toute seule et de lui mettre des écouteurs? Et avec les nouveaux objets connectés, c'est votre montre qui vous lira votre prochain livre en faisant votre jogging.


Un livre numérique c'est la fin des cartables de 8,5 kg en moyenne en France pour nos élèves, avec les conséquences que l'on connait pour la santé de leur colonne vertébrale.

Un livre numérique c'est la capacité à envoyer des bibliothèques entières à l'autre bout du pays, où à l'autre bout de nos banlieues, là où les services publics rapportés au nombre d'habitants sont les plus faibles de France. 
Et c'est certainement beaucoup plus que ça si la FrenchTech se met a imaginer de nouveaux usages qui répondent aux aspirations des lecteurs. Sans compter ce qu'ils peuvent faire avec les "non lecteurs", plus nombreux que les lecteurs, et qui n'ont pas trouvé dans le livre papier, la soif du savoir alors que peut être la trouveront-ils dans une des formes du livre numérique.

Alors si un livre numérique peut être un service public, il y a de fortes chances que ce soit aussi un service numérique et donc... que Bruxelles ait raison.

Et si c'est un service alors il n'y a pas de raison non plus que son prix soit aligné sur celui du livre papier. La TVA à 20% ne posera pas aucun problème aux consommateurs si ils payent leurs livres numériques au juste prix, disons 10€. Car 20% de 10€, fera toujours moins que 20€ à 30€, le prix du livre papier!

Pourtant, la Ministre de la Culture, Fleur Pellerin, ancienne secrétaire d'Etat au numérique qui est donc certainement très consciente des limites de la position française, a confirmé que la France ne modifiera pas son taux de TVA. Ce qui en français non diplomatique veut dire que la France restera en situation d'infraction vis-à-vis de l'Union Européenne, avec un risque d'amende où tout le monde perdrait. Pour combien de temps encore...

Allez, finalement GreenSI va participer a la campagne #ThatIsNotABook, pour ouvrir les yeux à ceux qui lisaient en braille la loi de 2011 et la litanie du SNE.




 

SHARE THIS

0 commentaires: